Monsieur il me faut votre numéro de sécurité sociale répéta avec insistance l'infirmière en chef, prête à noter l'information sur son calepin à l'aide d'un stylo bille au bout de plastique rogné.
Dans ce métier la première des choses qu'elle avait apprit, avant même de savoir faire des piqûres, était de s'armer de patience face aux patients peu coopératifs. Or l'individu couché devant Marie Thérèse Rongier commençait sérieusement à entamer son capital gentillesse pourtant réputé au sein du service des urgences. L'homme se contentait de pousser des soupirs et ses gesticulations nerveuses ne facilitaient pas les soins prodiguées par ses consœurs. Elle consulta sa fiche.
« Monsieur GERMAIN Patrick né le 12 octobre 1968...profession: gérant d'une pizzeria...agressé ce jour au niveau de l'avenue des Champs Elysées par un inconnu. Ramené par les sapeurs pompiers. Blessures légères au visage, un trauma crânien, quelques contusions. »
A voir la musculature impressionnante du patient l'infirmière en chef se demanda qui avait pu terrasser un tel molosse. De vieilles cicatrices couraient le long de son corps noueux, témoins de lacérations multiples et de vilaines coupures. La plus spectaculaire d'entre elles faisait le tour de son cou de taureau. Blême et creuse elle ressemblait à la peau séchée d'un serpent tropical qu'on aurait enroulé autour de sa large gorge. Un frisson glacé descendit le long de sa colonne vertébrale. A coup sûr cet homme avait connu les pires souffrances.
Je ne la connais par cœur dit il finalement d'une voix douce mêlée à de l'agacement.
L'infirmière en chef s'attendait plutôt à entendre un timbre grave, à l'image de ce corps imposant et puissant. Or c'était tout l'inverse. Peut être parviendrait elle à le faire entendre raison.
Vous semblez très excité. Détendez vous et laissez nous faire, ce ne sera pas long tenta t elle.
Une phrase rituelle, répétée des milliers de fois bien qu'elle doutait de son impact réel sur ce patient taillé dans le roc.
Je vous assure que tout va bien. Inutile de perdre du temps sur moi répliqua t il en fronçant les sourcils et en passant une main sur son crâne rasé.
Il essaya de se redresser mais les mains gantées et bienveillantes des infirmières l'en empêchèrent.
Le soldat de Dieu rongeait son frein. Il suffisait de sauter du lit et de filer, cependant son respect envers le corps médical le lui interdisait. Du moins pour l'instant...
Monsieur, vous êtes sous ma responsabilité s'imposa Marie Thérèse décidée à ne pas se laisser marcher sur les pieds. Je ne vous laisserai par repartir sans être sûre de votre bonne santé.
Un grognement fut la seule réponse. Depuis son réveil, opéré quelques minutes plus tôt, Rodion cherchait des explications quand à sa présence dans un hôpital civil. Pourquoi ne l'avait t on pas exfiltré ? Qu'était il advenu de l'opération ? La dernière chose dont il se souvenait avec certitude avant de sombrer dans les abîmes de l'inconscience était sa confrontation avec le démon. Naturellement elle avait tourné court. Gisant à terre, le torse comprimé par l'écrasant poids du pied de la bête, Rodion avait cru sa dernière heure venue. Or la créature s'était contenté de l'épargné pour des motifs obscurs. Un erreur car il ne lâcherait jamais prise sur sa proie.
Les yeux secs du patient passèrent la salle en revue. Médecins et infirmiers ne chômaient pas.
Suis je le seul ici ?
La question surprit l'infirmière.
Je ne comprends pas . C'est un hôpital monsieur, nous avons tous les jours des malades et des blessés.
Je me suis mal exprimé corrigea Rodion. A ton ramené d'autres blessés des Champs Elysées ? Je veux dire de l'endroit où l'ont m'a trouvé ?
L'infirmière en chef relu la fiche, elle semblait hésiter.
J'étais avec un ami mentit Rodion pour la pousser à répondre.
Oui. Il à eu moins de chance que vous déclara t elle du bout des lèvres comme si elle s'excusait à l'avance de ce qu'elle allait annoncer. Il est actuellement dans le coma.
Le patient cessa de gesticuler et se figea de marbre. Une grimace de carnassier fit apparaître ses dents blanches. Ses yeux marrons, enfoncés dans leurs orbites, s'étrécirent et pivotèrent vers l'infirmière de façon menaçante. Marie Thérèse, désarmée face à ce brusque changement de comportement, recula d'un mètre par crainte. Ses collègues, sentant la situation déraper, l'imitèrent et se lancèrent des regards inquiets.
Les pensées de Rodion se tournèrent vers Mathias. Le second pisteur respirait désormais grâce à des tuyaux en plastique enfoncés dans la gorge; sort honteux pour un soldat de Dieu. Les imbéciles en costumes trois pièces du Haut Commandement, incapables de mettre sur un pieds une opération d'élimination digne de ce nom, venaient de lui voler l'insigne honneur de mourir en brave. Un impardonnable fiasco se profilait à l'horizon. Ah !, se lamenta t il, s'il avait pu tenir ce démon en respect qu' un court instant... Une haine viscérale éclata dans son corps et se répandit dans ses veines tel un fleuve déchainé qu'aucun obstacle ne pouvait arrêter, gonfla ses muscles et se referma sur son cœur génétiquement modifié. S'en était trop, il ne pouvait se résigner à attendre qu'on vienne le récupérer alors que le démon assassin s'en était peut être tiré. Ses mains, crispés à l'extrême sur les barres de fer de protection du lit, le firent grincer. Rodion n'était plus qu'une boule de nerfs prête à exploser.
En un bond il fut sur pieds. D'un geste il arracha la perfusion fichée à son bras droit, une giclée de sang tacha en goutes rouges éparses les tenues blanches des infirmières les plus proches. Sous le choc pas une n' hurla, elles restaient figées dans une contemplation horrifiée. A part quelques bandages et autres pansements sur ses bras et ses jambes il réalisa alors qu'il était nu. Rodion se précipita dans la salle de bain et récupéra une serviette qu'il enroula autour de sa taille. Soudain un « au secours » retentit dans son dos. Sans s'attarder il sortit de la chambre. Déjà plusieurs blouses blanches alertées par l'appel se précipitaient pour voir ce qui se passait. Rodion se mit à courir au travers des couloirs surchargés par le personnel médical et les brancards alignés le long des murs. Des courageux tentèrent de s'interposer et de le retenir. Ses coups de poings ou de tête firent la différence. Rodion ne tarda pas à trouver une sortie dérobée et surgit sous la pâle lumière de la lune.
Les démons n'avaient qu'à bien se tenir, Rodion était de retour et de méchante humeur.