C'est une plaisanterie ? Vociféra Frank Merck hors de lui et incapable de retenir sa colère.
Avertit par téléphone une heure auparavant de la disparition de son cadavre , le policier enrageait. Une version officielle difficile a avaler, surtout après vingt cinq ans passés à la criminelle. Déjà qu'il n'avait pas grand chose sur l'assassin-pour ne pas dire rien-, l'absence de corps réduisait à néant ses espoirs de voir son enquête avancer.
L'employé en poste à l'accueil de l'institut médico légal, tassé dans son fauteuil à attendre que l'orage passe, subissait l'ire du policier depuis dix longues minutes et priait pour que son patron vienne au plus vite le délivrer de cet énergumène. Ses espoirs furent vite récompensés.
Le responsable ne tarda pas à pointer son nez . Médecin réputé, Alphonse Lombard ressemblait aux scientifiques photographiés au siècle dernier. Un front large sur un visage étroit, greffé d'une longue barbe grise. Les deux hommes s'étaient croisés maintes fois sans avoir eu l'opportunité de s'adresser la parole. Cependant les circonstances actuelles obligeaient ce dernier à devoir se justifier en personne. Sa poigne était ferme.
capitaine dit il d'une voix conciliante et mielleuse, voulez vous me suivre dans mon bureau je vous prie ?
Merck prit son mal en patience et accepta d'être conduit dans un bureau situé au premier étage de l'aile droite de la morgue. Exigu et doté d'une seule fenêtre, un tas de paperasse avait prit possession des lieux comme l'aurait fait de mauvaises herbes dans un jardin abandonné. Le policier s'assit sur une petite chaise inconfortable entre deux piles de dossiers plus hautes que lui tout en doutant que ce bureau soit réellement celui de Lombard. Le directeur ferma la porte, ce qui accentua l'impression d'étroitesse, et vint s'assoir devant Merck.
Je comptais vous prévenir personnellement lâcha Lombard en caressant sa barbe, je m'excuse au nom de tout mon service.
« Bien sur » songea le policier, amer. Cette disparition avait de quoi l'embarrasser et il tentait de se dédouaner par de plates excuses. Merck, au contraire, était bien décidé à le mettre devant ses responsabilités et à le faire avouer. Lombard détourna le regard pour observer au travers de sa fenêtre les bateaux mouches parés de puissants projecteurs voguer sur la Seine . Il resta ainsi pensif tel un philosophe songeant au monde puis il s'éclaircit la gorge et fixa le policier avec un air détaché.
En attendant le résultat de l'enquête sachez que vous avez notre entière collaboration inspecteur. Nos bureaux vous sont ouverts et le personnel est disposé à répondre à toutes vos questions si vous en avez dit il pour jeter de l'eau sur le feu.
Des foutaises qui n'adoucirent pas l'humeur massacrante du policier. Lombard savait pertinemment que le Procureur de la République de Paris chargerait un autre service de police de faire la lumière sur cette disparition. Merck devrait se contenter du fait accomplit et attendre des résultats qui ne viendraient jamais.
Dois je vous rappeler qu'au niveau du code pénal cela reste du recel de cadavre. Administrativement vous êtes responsable de cet établissement. Les fautes commises retombent sur vos épaules.
Cette pique, de pure forme, était destinée à sonder l'état d'esprit de Lombard. L'homme avait des appuis puissants et ce n'était pas un « petit » capitaine de police qui allait chatouiller la montagne. Merck voulait juste s'en assurer avant de lui balancer sa carte maitresse en pleine figure.
Je prends la responsabilité de ce drame et j'en assumerai toutes les conséquences lâcha t il comme si Merck avait tiré aux fléchettes sur un mur en béton armé.
Indirectement cela signifiait deux choses. 1/un joli chèque pour la famille du défunt en échange de l'abandon de poursuites devant les juridictions administratives. Après la colère et les pleurs tout finirait par rentrer en ordre...2/ Lombard avait du assurer ses arrières. Malgré ce grave incident il resterait en poste.
Je suppose que vous avez lancé une enquête ?
Des investigations qui selon le policer mènerait au néant.
Je me suis empressé de le faire rétorqua le docteur d'un ton pâteux. J'ai personnellement interrogé le personnel concerné. Le corps a bien été déposé hier soir. Tenez.
Sa main lui remit l'extrait d'enregistrement et de dépôt de corps dument tamponné et signé. Merck s'empressa de le consulter. Tout paraissait en règle.
Mais c'était un faux destiné à le tromper. Autrement dit un vrai document avec de vrais tampons rempli de mensonges. Cela confirmait son intuition: le directeur de la morgue ne voulait pas qu'on découvre la vérité. Le policier fit mine de tomber dans le panneau. Le petit jeu auquel se prêtait Lombard n'allait pas durer longtemps.
Que donnent vos caméras de surveillance?
Elles sont déficientes, surtout dans les sous sols où il y en a peu. Les enregistrements sont à votre disposition si vous le souhaitez.
Autant regarder un téléviseur débranché songea Merck.
Et les gardes ?
Une patrouille circule toute les heures par équipe de deux personnes. Ils n'ont rien vu et rien entendu de suspect. En outre personne ne s'est présenté chez nous entre l'heure de dépôt du corps et ce matin. Ce fut le dernier cadavre de la journée et de la nuit. Par ailleurs Nous n'avons trouvé aucune trace d'effraction.
Qui à le double des clefs ?
Cela dépend de ce que vous entendez pas clefs. En dehors des clefs individuelles il y a un passe différent pour les trois entrées principales, quatre pour les salles d'autopsie, ajouter celui du parking ainsi que ceux des chambres froides. Je peux vous en fournir la liste précise.
Une multitude de clefs pour multiplier les fausses pistes. Merck reconnu que Lombard menait bien sa barque.
Si je résume docteur, l'enquête n'aboutira pas ironisa le policier lassé de cette supercherie.
Lombard se pinça les lèvres.
allons inspecteur on dirait que vous nous soupçonnez de cacher quelque chose. C'est ridicule.
Le policier, à son habitude, n'était pas venu les mains vides et dans ce jeu d'échec il comptait bien faire mat. Il prit un temps calculé pour sortir de la poche de sa veste un bout de papier chiffonné où se trouvaient inscrits à la va vite deux noms. Merck le fit glisser sur le bureau de façon à ce que Lombard puisse les lire. Son attitude jusque là sereine s'évapora de ses traits. Le policier appréciait particulièrement ces moments où les situations basculaient in extrémis en sa faveur. Restait à voir comment le directeur de la morgue allait gérer ce coup de théâtre.
La vérité est que le corps n'est jamais arrivé jusqu'à vous dit Merck en frappant du poing sur la table.